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Ames sensibles, prévenues…

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  • Ames sensibles, prévenues…

    Mes amis, misselech chwaya nked?? je vais me permettre de diffuser un récit qui a coupé mon souffle, fendu mon c½ur et troublé ma quiétude. Au fait, moi je l'ai senti de la sorte. Vous! je ne sais pas.
    Il y a quelques mois, j'ai découvert, dans un coin délaissé de la bibliothèque de mes parents, un petit recueil de nouvelles intitulé "Contes de Palestine". L'auteur Ghassân Kanafâni y raconte "innocemment et simplement" le quotidien, le vécu, la guerre... dans un jeu de symboliques, sans toutefois qu'on sente la haine ou l'agressivité. Sauf peut-être dans ce texte: "vision de Ramallah", trop explicite et trop tapant où fiction et réalité se mêlent. Personnellement, je n'ai pas pu discerner la fantaisie, car tout m'a parue vrai. Et ça l'est, aujourd'hui même.
    L'auteur avait 36 ans lorsqu'il fût assassiné en 1972.
    Je n'en connais pas d'autres ½uvres de cet homme, alors si vous pouviez me renseigner je serai reconnaissante.
    Avant de me censurer, sachez que j'ai passé des heures à taper ceci.


    VISION DE RAMALLAH

    Ils nous alignèrent en deux rangs sur les bords de la route qui mène de Ramallah à Jérusalem, et ils nous ordonnèrent de lever haut les bras. Quand un soldat juif vit ma mère me mettre devant elle afin que son ombre me protégeât du soleil de juillet, il me traîna violemment par la main au milieu de la route poussiéreuse et m'ordonna de me tenir sur une seule jambe tout en levant mes bras au-dessus de ma tête.
    J'avais neuf ans. Je venais d'assister, quatre heures auparavant, à l'arrivée des juifs à Ramallah. Debout au milieu de la rue grise, je les voyais fouiller vieilles femmes et jeunes gens, à la recherche de bijoux qu'ils arrachaient avec brutalité. Il y avait même des femmes soldats, qui se comportaient comme les hommes, mais avec plus de conviction. Ma mère me regardait en pleurant silencieusement. J'aurais voulu pouvoir lui dire que j'étais très bien, que je ne souffrais pas du soleil, comme elle semblait le croire.
    J'étais le seul enfant qui lui restât. Mon père était mort avant le début des évènements. Mon grand frère avait été arrêté dès la prise de Ramallah. Je ne savais pas, alors, ce que je représentais pour ma mère ; aujourd'hui, il m'est impossible d'imaginer ce qu'elle serait devenue si je n'avais pas été à son côté, lors de notre arrivée à Damas, pour vendre les journaux du matin, à la criée, aux arrêts de bus…
    Le soleil commençait à dissoudre la résistance des femmes et des vieillards. Des cris, des protestations pitoyables s'élevaient de tous les côtés. J'observais les visages que j'avais pris, jusque-là, l'habitude de croiser dans les ruelles de Ramallah, et dont le souvenir, maintenant, m'inspire une indéfinissable tristesse. Je ne pourrai jamais expliquer l'étrange frisson qui parcourut mon corps quand je vis une de ces femmes juives tirer, en riant, la barbe de mon oncle Abou Othman.
    Ce n'était pas vraiment mon oncle : c'était le coiffeur de Ramallah, en même temps que son modeste médecin. Nous l'aimions depuis l'âge où nous avions réalisé sa présence et nous l'appelions « oncle » pour signifier le respect que nous lui portions. Il était maintenant debout et serrait contre lui sa dernière fille, la petite Fatma, qui regardait la Juive de ses grands yeux noirs.
    « Ta fille ? »
    Il hocha la tête avec inquiétude. Ses yeux brillaient sombrement. Le plus simplement du monde, la Juive leva sa mitraillette et la dirigea vers la tête de Fatma qui la fixait toujours de ses yeux noirs pleins d'étonnement.
    Un soldat juif arrivait juste à cet instant. La scène ayant attiré son attention, il se plaça devant moi pour me cacher la suite ; mais j'entendis trois balles successives siffler distinctement. Ce que je pus voir, par la suite, c'est le visage d'Abou Othman, ravagé par une souffrance atroce. La tête de Fatma était penchée en avant ; de lourdes gouttes de sang coulaient entre ses cheveux pour s'épancher sur le sol brûlant.
    Quelques minutes plus tard, Abou Othman passa à côté de moi, portant le corps de Fatma sur ses vieux bras. Il était silencieux et regardait droit devant lui, avec une sorte de calme métallique, effrayant. Il me dépassa sans me voir. Je remarqué que son dos s'était voûté, tandis qu'il s'avançait entre les deux rangs, jusqu'au premier tournant. Mon regard revint alors en arrière pour se poser sur sa femme qui venait de s'asseoir par terre. Je la vis prendre son visage dans ses mains et éclater en sanglots. Un soldat juif se dirigea vers elle et lui demanda de se lever. Elle n'obéit pas. Je crois qu'elle avait atteint l'ultime degré du désespoir.
    Cette fois je pus observer clairement, de mes propres yeux, ce qui se passa. Le soldat la poussa du pied et elle se renversa sur le dos. Du sang coulait sur son visage. Le soldat pointa le bout de son fusil sur sa poitrine et tira une seule balle.
    Il se dirigea ensuite vers moi ; il me demanda d'une voix placide de lever le pied que j'avais fini par poser par terre sans m'en apercevoir. Je m'exécutai. Il me gifla deux fois puis il essuya sa main tachée de sang sur ma chemise. Je me sentais très fatigué, mais je lançai tout de même un regard à ma mère, au loin, parmi les autres femmes. Elle levait les bras bien haut au dessus de sa tête et pleurait en silence. Quand nos regards se croisèrent, elle eut un petit rire mouillé de larmes. Une atroce douleur me sciait la jambe, qui pliait sous mon poids, mais je m'efforçai de rire à mon tour, comme pour dire à ma mère que les deux gifles n'avaient pas été douloureuses, que tout allait bien et qu'il ne fallait surtout pas gémir ou agir comme Abou Othman.
    Mais ce dernier repassait devant moi ; sa vue me sortit de mes pensées. Il revenait à sa place sans me regarder. Quand il parvint à la hauteur du cadavre de sa femme, il s'arrêta. Je ne voyais plus que son dos recroquevillé, tout trempé de sueur, mais j'imaginai son visage ; vide, silencieux et couvert de transpiration. Il se baissa pour prendre le corps dans ses bras… j'avais souvent vu sa femme assise devant sa boutique, attendant qu'il eût fini de déjeuner pour rentrer avec la gamelle à la maison. Il repassa, pour la troisième fois, devant moi, haletant, la sueur inondant son visage tout ridé. Il me dépassa, toujours sans me voir, et, de nouveau, je n'aperçus que son dos voûté, s'éloignant lentement entre les deux rangs de prisonniers, qui avaient cessé de pleurer.
    Et le silence, brusquement, enveloppa femmes et vieillards. Ce fut comme si les souvenirs d'Abou Othman pénétraient les os de tous les présents. Ces souvenirs qu'il avait l'habitude de raconter à tous les hommes de Ramallah, quand ils se laissaient aller sur son fauteuil de coiffeur, et qui, maintenant, emplissaient toute les poitrines et s'infiltraient sournoisement jusque dans les os pour les ronger.
    Il avait été un homme aimé. Il avait eu confiance en tout, et par-dessus tout en lui-même. Il était parti de rien, et, quand la révolution de la montagne de feu l'avait jeté à Ramallah, il était revenu à son point de départ ; alors il avait commencé à peiner, utile comme une plante verte fécondée par la bonne terre de Ramallah. Il avait gagné l'estime et l'affection des habitants de la ville. Et, quand la dernière guerre de Palestine avait éclaté, il avait vendu tout ce qu'il possédait pour acheter des armes, qu'il avait distribuées à tous ses parents, en leur demandant de faire leur devoir. Sa boutique était devenue un dépôt d'armes et de munitions. Il n'avait jamais rien demandé en échange de ses sacrifices. Tout ce qu'il souhaitait, c'était d'être enterré dans le beau cimetière de la ville, à l'ombre de ses arbres généreux. Et les hommes de Ramallah le savaient, qu'Abou Othman n'espérait rien d'autre qu'être enterré dans le cimetière de leur ville le jour où il mourrait.
    Autour de moi, les visages couverts de sueur sombraient sous le poids des souvenirs. Je regardai ma mère, debout les bras levés en l'air, le corps raide comme si elle ne sentait plus aucune fatigue. Immobile comme une statue de plomb, elle suivait des yeux Abou Othman. Je tournai un peu plus la tête, pour apercevoir ce dernier, qui se tenait maintenant devant un soldat juif. Il disait quelque chose et désignait sa boutique de la main… puis il partit, seul, en direction de cette boutique. Il en revint avec un linge blanc dont il enveloppa le cadavre de sa femme. Enfin, il reprit sa marche vers le cimetière.
    Je le revis un peu plus tard qui revenait vers nous de son pas lourd, le dos de plus en plus courbé, et ses bras fatigués lui pendaient le long du corps. Il s'approcha lentement de moi. Il avait vieilli : son visage avait pris la couleur de la poussière. Il haletait. Sur sa poitrine se mêlaient des taches de sangs et des taches de boue.
    Il s'arrêta à ma hauteur et me dévisagea comme s'il me voyait pour la première fois. Il resta planté là, au milieu de la rue, sous l'écrasant soleil de juillet, recouvert de poussière, inondé de sueur, la lèvre fendue, pendante, sur laquelle le sang venait de sécher. Il continua de me dévisager un long moment. Dans ses yeux, je crus voir un tas de choses, qui me troublaient sans que je pusse les comprendre. Puis il continua son chemin, pas à pas, le souffle court. Quand il arriva à sa place, il cessa d'avancer, tourna son visage vers la rue et leva les bras bien haut.
    Les gens ne purent pas enterrer Abou Othman comme il l'aurait voulu. Il se rendit au bureau du commandant juif, pour un interrogatoire. Quand il fut entré, les gens entendirent une formidable explosion. Le bâtiment tout entier fut détruit et le corps d'Abou Othman disparut sous les décombres.
    Plus tard, ma mère me raconta, alors qu'elle m'emmenait, à travers la montagne, que lorsque Abou Othman était entré dans sa boutique, avant d'enterrer sa femme, il n'en était pas ressorti avec le seul linge blanc.

    Damas, 1956.

    Vous me diriez " ih! Ou ba3d?". Eh ben! Rien! Un simple clin d'½il, voilà tout!

  • #2
    citation: Je n'en connais pas d'autres ½uvres de cet homme, alors si vous pouviez me renseigner je serai reconnaissante.


    personne ne connait G. Kanafani?
    mat maghboun msiken!

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    • #3
      Ghassan Kanafani est un célèbre artiste palestinien et journaliste

      En juillet 1972, Ghassan et sa jeune nièce Lamis sont assassinés par des agents israéliens dans un attentat à la voiture piégée à Beyrouth.

      Avant de mourir prématurément, Ghassan Kanafani a publié dix-huit livres et écrit des centaines d’articles sur la culture, la politique et la lutte du peuple palestinien.

      Pour en savoir plus, visitez ce site
      http://fcgk44.free.fr/pages/ghassan.htm

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